Intervention au Séminaire du Forum Social Européen

de notre ami : François Plassard by F.P.
lundi 8 décembre 2003
par Collectif TRANSVERSEL
popularité : 15%

Mon regard est celui d’un membre d’un SEL que je suis depuis presque dix ans. En effet, nous n’avons en France au sein des SEL volontairement pas de système de représentation ou de délégation de pouvoir autre que ponctuel sur un objet précis et ponctuel dans le temps.

Samedi 15 novembre 9 H à 12 H (salle comble, j’y étais... !!!)

Les SEL, LETS… et autres monnaies sociales

Quelle singularité ou quel regard sur les SEL français ? Quel apport des SEL à la réflexion de la Société civile européenne sur la Marchandisation et la globalisation ?

François Plassard – Sel Cocagne Toulouse

Mon regard est celui d’un membre d’un SEL que je suis depuis presque dix ans. En effet, nous n’avons en France au sein des SEL volontairement pas de système de représentation ou de délégation de pouvoir autre que ponctuel sur un objet précis et ponctuel dans le temps. Nous n’avons pas de fédération, simplement un organe de coordination transversal technique qui s’appelle « Sélidaire » qui a permis que nous soyons ensemble ce matin avec d’autres démarches européennes analogues à la notre. Merci à Sélidaire

Bien qu’il y ait eu en France plusieurs petites initiatives proche des SEL avant 1994, c’est pour beaucoup l’université d’été à Viols le Fort près de Montpellier sur le thème « c’est quoi l’argent ? » qui va servir de point de départ fin août 1994 à l’aventure des SEL en France. Maintenant on dénombre 350 à 400 SEL, concernant plus de 40 000 personnes, au dire des observateurs chercheurs extérieurs qui s’intéressent au SEL. Nous savons au SEL que les chiffres ne donnent qu’une idée très partielle du Réel, de la dynamique SEL.

1 – De l’identité des SEL français ?

Si les processus du vivant sont sensibles à leur condition d’organe – on dit à la campagne : « l’arbre est dans la graine » - je vois dès la naissance des SEL quelques évènements qui vont marquer l’aventure et la personnalité des SEL français.

Comme le témoignage que nous venons d’entendre d’Angleterre, nous avons en 1994 entendu le témoignage d’un LETS anglais à Viols le Fort. Débat immédiat sur le mot « Trade » que contient le sigle LETS « Local Exange Trade System ». Trade = commerce, business ?... à l’unanimité nous décidons de supprimer le mot Trade. Les SEL français étaient nés à l’écart ou à distance de la notion de commerce ou Marché (avec majuscule). Deuxième constat, le premier SEL français naît quelques mois plus tard en Ariège, quatre mois plus tard à Toulouse. L’Ariège est un département très rural du sud de la France où les Institutions d’ETAT en 1994 (et encore maintenant) n’avaient aucune réponse pertinente à donner à un chômage de masse ou structurel. C’est pour cela que le mot « Insertion » qui indique « un dehors et un dedans » ne fait pratiquement pas partie du vocabulaire des SEL. C’est aussi en Ariège que l’Etat à travers la direction du travail, via la fédération du bâtiment, a mis au Tribunal les SEL pour « travail au noir », procès que nous avons brillamment gagné en appel au Tribunal de Toulouse, mais dont la presse n’a pas parlé ! Ainsi troisième constat, les SEL de France ont par leur procès vécu un baptême qui les a mis à distance de l’ETAT. Plus tard, toutes les initiatives de création de SEL à partir d’institutions d’ETAT (organismes sociaux, municipalités) n’ont, à ma connaissance, jamais dépassé le stade des intentions. Un signe ? Mais Hors Marché et Hors ETAT… qu’y a t il ? A écouter tous les partis de gauche que les partis de droite pendant les campagnes électorales, il n’y a RIEN ou presque rien ! Tout se passerait comme si la société se réduisait au Marché avec les entreprises et à l’ETAT avec ses services publics. Pourtant des anthropologues de renom comme Mexel Mauss, Kerl Polany nous disent qu’il existe un troisième système d’échange, vieux comme le Monde est Monde, centré sur la réciprocité et le don. C’est de ce troisième système d’échange à distance du Marché et le l’ETAT dont les SEL français se rapprochent, chacun à sa manière. L’esprit du SEL serait-il proche de l’esprit du don ? (ouvrage du M. Mauss 1936) L’anthropologie du don propose deux principes qui nous parlent à nous sélistes : 1er principe : Je te donne pour que tu donnes à ton tour… C’est l’échange en cercle comme l’expriment nos amis allemands qui appellent leur SEL : Tauch Ring. Cette circulation du don l’empêche de devenir « poison » ( comme parfois la charité) ; nos amis allemands en savent quelque chose qui ont le même mot pour signifier don et poison (gift). La circulation du don c’est aussi la circulation de la dette. Quand je prête ma voiture à Bernard ou à Laurence, ils ne sont pas en dette avec moi en signant un bon d’échange, mais en dette avec la communauté du SEL. Cela va de 80 cocagnes à 120 cocagnes par jour, suivant qu’il ont un compte positif ou négatif. C’est un échange à trois, car entre Laurence et moi et entre Bernard et moi, il y a un « tiers » : ce qui est bien pour la communauté du SEL Cocagne. Cette dette qui circule en cercle, fait exister notre sentiment d’appartenir à un même groupe, une fratrie ou communauté. Avec son principe, une heure de vie = une heure de vie, certains parlent du SEL comme de leur famille élargie. Notre « bien commun » au sein du SEL est de l’ordre du pari à cultiver chaque jour « la confiance partagée » C’est pour cette raison que dans les Sels français nous sommes attachés à l’Interconnaissance que nous cultivons par des fêtes, des marchés locaux ou des ateliers, qui cultivent notre bien commun de confiance réciproque, fait rebondir nos offres et demandes sur de nouvelles offres et demandes inédites. Par exemple en ce qui me concerne m’aider à ranger, pratiquer la sculpture… Dans notre SEL Cocagne à Toulouse, j’estime environ à 95 % nos échanges qui n’auraient pas pu exister dans le cadre réducteur du Marché, soit par insolvabilité, soit parce que le SEL permet d’expérimenter des champs d’activité, de compétences insoupçonnées, laissées en jachère. La vitalité d’une société n’est-elle pas lié directement à l’ensemble de ses échanges marchands et non marchands, nous y contribuons.

Le deuxième principe de l’anthropologie du don est : « le lien aussi important que le bien », le processus de l’échange aussi important que son résultat. Ce deuxième principe devenu slogan dans certains de nos SEL français renforce l’idée de fratrie ou de communauté où chacun est tour à tour offreur ou demandeur, donneur et receveur. Et nous savons en la matière au SEL combien il est souvent plus difficile d’apprendre à recevoir que de donner. Voilà donc un premier regard porté sur ce qui me paraît contribuer à une identité toujours en construction, à un « style » des SEL français à une distance mesurée du Marché et de l’ETAT pour se rapprocher du don et de la réciprocité riche de biens de toute nature. Et comme le premier des dons est la parole, les SEL ressemblent parfois à des machines à parole, parfois à une ruche dans les permanences d’accueil…

2 – Quel apport des SEL à la réflexion de la société civile face à la Mondialisation ?

-1 – Liberté Le philosophe allemand Hegel disait que la monnaie était de « la liberté frappée ». Nous savons maintenant combien cette liberté peut s’inverser en violence quand s’inverse aussi son rôle d’outil de l’échange pour devenir finalité en soi, et quand seuls les Banques par le Crédit deviennent créateurs de monnaie. Nous avons fait de la monnaie un « objet transitionnel » ou fétiche pour compresser toutes nos peurs de l’inconnu et notre angoisse de la mort. L’argent est devenu un instrument de pouvoir d’accaparement et de puissance. Nous avons fait « l’Argent Roi ». Notre philosophe grec Aristote, visionnaire, nous avez déjà prévenu quatre siècles avant JC, en disant que : lorsque la catégorie de biens produits par les hommes « nécessaire au bien-être de soi même et à sa communauté » serait remplacé par « une production de biens centrée sur le profit », il n’y aurait plus de limite au désir de pouvoir et d’accaparement ». C’était selon k. Polany en 1936 l’écrit le plus visionnaire de toutes les sciences sociales ! C’est pour cela que dans les SEL, nous voulons lutter contre un Marché virtuel planétaire avec son Prix Unique qui s’impose dans un libre échange, sans frontière qui ignore toutes les particularités et diversités locales. Au Marché Unique du Casino planétaire, opposons la diversité de nos marchés locaux et un art de vivre qui préserve l’équilibre de l’Etre et de l’Avoir.

-2 – Egalité Après la liberté, notre deuxième valeur de notre Constitution républicaine de 1789 c’est l’égalité. L’égalité c’est en principe le rôle de prélèvement redistribution de l’ETAT. Il est nécessaire pour préserver nos biens publics de la seule logique du Marché. C’est le cas de la santé, de l’éducation, de la culture… autant de biens publics auxquels en France nous sommes très attachés. Mais nous savons aussi par l’Histoire que le Tout ETAT peut devenir comme le Marché Unique une énorme violence. Nos SEL français à distance de l’ETAT nécessaire, ne veulent pas être « instrumentalisés » par l’ETAT pour devenir comme des associations d’insertion, des « sous traitants » précarisés mais en concurrence entre eux. Notre culture dans les SEL est éloigné de la culture de la procédure de l’ETAT, elle est une culture du processus.

-3 – Fraternité La valeur dont nous nous sentons le plus proche dans les SEL est notre 3ème valeur « Fraternité » que nous avons rajouté en France en 1848 à notre Constitution après la révolution des barricades provoquées par l’abîme qui s’était creusé entre les Institutions et le peuple. Ce rajout d’une tierce valeur « fraternité » par la société civile en France a le prix du sang de 3000 morts à Paris sur les barricades de 1848 ! Souhaitons que la manifestation de la société civile de cet après-midi à Paris ne dégénère pas en barricades. Rappelons que c’est cette révolution de 1848 de la fraternité qui a mis fin à l’esclavage dans nos colonies, qui a instauré le suffrage universel… autant de conquête de la société civile sur l’Economique et le Politique. Mais nous savons aussi dans les SEL que les fratries ou communautés refermées sur elles-mêmes peuvent aussi dégénérer en violence. Il en a été ainsi dans l’Histoire des communautarismes liés au Sol (guerres de clochers), des communautarismes liés au Sang (guerres ethniques), des communautarismes liés au Sens (guerres de Religions dogmatiques). A l’inverse de ces communautés à repère unique, nos Sels ressemblent à des « espaces transitionnels » permettant à des personnes isolées, atomisées, de construire des groupes d’affinité ou d’inter connaissance des sensibilités variées. Sachons cultiver cette diversité et ne pas nous enfermer dans un repère affinitère unique qui se retournèrent contre nous. C’est notre grand chantier des SEL que d’inventer des « fratries laïques » multiples ouvertes sur l’extérieur, ouvertes sur l’expérimentation évaluée pour échapper au dogme. Mais dès lors qu’à l’inverse du Marché nous remettons la « Relation » au centre de nos échanges, nous savons l’énorme exigence que cela suppose : un travail sur soi et son rapport à l’Autre. C’est un grand chantier qu’on appelait autrefois d’éducation populaire. C’est un chantier d’avenir tant nous savons maintenant que le bien entre les choses devient plus important que les choses elles-mêmes, qu’une économie du bien dont nous cherchons encore les repères prend le relais d’une économie du bien. Un signe qui ne trompe pas : depuis les années 1970 la croissance du P.I.B. n’est plus directement liée à la croissance du B.I.B (Bonheur INTERIEUR Brut).

Conclusion : La métaphore du Titanic

Tout semble se passer comme si nos sociétés industrialisées à « Capitalisme de Marché » se comportaient comme le bateau Titanic qui a coulé autrefois en raison de son Arrogance et de la Puissance. Le Titanic a deux moteurs : l’Economique et le Politique de moins en moins autonomes l’un vis-à-vis l’autre ! Abondance de l’Economique et du politique. Notre sonnet de la société civile fait le constat de la dégradation du capital social, humain, écologique, culturel, spirituel lié à une société qui a rendu tout économique, tout marchand. Une implosion ?

Notre FSE est la prise de conscience par la Société civile d’une pensée autonome encore embryonnaire, sans laquelle ni le pôle économique, ni le pôle politique ne peuvent revisiter leurs fondements.

Le rôle de Tiers de la société civile (par rapport à l’ETAT et au Politique) parait nécessaire non seulement pour ralentir la vitesse du Navire : c’est le thème de la décroissance soutenable, inévitable, durable, mais aussi pour changer de direction ou de trajectoire avant qu’il ne soit trop tard. L’iceberg écologique et l’iceberg social sont les deux grands obstacles pour les dix années futures de notre bateau Titanic, nous y sommes déjà. Nos amis d’ATTAC interrogent à travers l’OMC, l’AGCS, la critique de la technoscience, du Progrès linéaire…notre rapport au collectif. Puisse les SEL les aider et leur montrer que tout changement de société est très rare en transformant aussi le rapport à soi et à l’autre pour éviter la barbarie. C’est pour nous les SEL notre chantier contributif au grand chantier de la société civile. Il nous relie au collectif, à la décroissance soutenable et équitable si nous savons dans nos SEL cultiver l’écoute de nos différences, la joie de vivre et la simplicité volontaire.

François Plassard Membre du Sel Cocagne Toulouse

Trois moteurs pour changer de trajectoire

L’Economique

Le Politique

Liberté

Egalité Fraternité


PS : En réinventant autrement par l’expérimentation la manière de vivre le mot « fraternité », conquête de la société civile lors de la Révolution de 1948, nos SEL s’inscrivent dans l’esprit de la 5ème République avec ses trois valeurs : Liberté- Egalité- Fraternité. Au procès des SEL en appel à Toulouse, nous avions préparé des échelles et des brosses métalliques pour effacer le mot fraternité de nos bâtiments publics si le pouvoir judiciaire avait décidé de nous exclure de la République en nous condamnant.


Commentaires

Logo de CglNpRDM
jeudi 17 janvier 2013 à 01h38, par  CglNpRDM

On a pas avance9 certain : abOn est 4 ans en reartd !!!bb Je suis de ceux qui pensent que nous avons avance9 et appris tous pleins de choses. Nous avons fait nos erreurs comme le restant de la plane8te. Il ne faut pas oublier que le domaine n’existe pas depuis 100 ans. C’est une industrie qui a encore la couche aux fesses. Dans 5 ans, les outils absaveur du moisbb actuels (WordPress, Twitter, FaceBook et cie) auront e9te9 remplace9s par de meilleurs outils plus performants et encore plus adapte9s e0 nos besoins.Nous avons de belles initiatives et elles me semblent avoir un futur glorieux. Il y a des abshops webbb qui sont tre8s solides et pertinentes, e0 mon avis. La collaboration et l’entraide me semblent toujours des concepts tre8s forts ici.Comment fait-on pour montrer que le Que9bec peut encore eatre progressiste et en avance sur son temps ? On fait comment pour faire nommer un ministre du de9veloppement nume9rique ? Un e9lu qui ne ferait que e7a ? On se prend un rendez-vous avec notre Premier Ministre et on lui explique la patente ?

Logo de Daniel Delarasse
mardi 9 décembre 2003 à 10h15, par  Daniel Delarasse

En effet , en réponse à BJP, j’ai trouvé l’intervention de François très intéressante et sortant un peu du contexte "non-utopique", j’étais ce samedi matin à Bobigny et la valeur des échanges au cours de ce séminaire fut bien au delà de mes attentes. Heloïsa Primavera qui modérait les échanges de parole fut très motivée, et les différents intervenants européens très bien à leur place . François je pense, et je lui ai dit s’est "surpassé" dans les précisions qu’il a données à tous .Et à mon idée ce n’est pas encore pour demain que nos idées seront passées par dessus bord ....

allez à bientôt.

Daniel Delarasse (selidaire-international@yahoogroupes.fr)

Logo de bjp89
lundi 8 décembre 2003 à 11h26, par  bjp89

J’ai trouvé ce texte clair et fort interressant

J’ajoute que mon questionnement personnel est de savoir si les SEL doivent se contenter, à bord du Titanic, de pratiquer une sorte d’art de vivre distinct du tout marché, (la compagnie maritime qui a vendu les billets) et du tout État (le capitaine et son équipage), sans s’occuper de la direction et de la vitesse du navire.

Lorsque les monnaies locales seront interdites les SEL seront balancés par dessus-bord.

Brèves

23 septembre - Nos dernières découvertes littéraire en septembre.

Durant ces derniers mois , nous avons reçu plusieurs ouvrages très intéressant en service de (...)

4 mars 2015 - Des Bonnes Nouvelles sur les médias alternatifs.

Pour ce début MARS 2015, Nous venons de recevoir le numéro 95 de l’âge de faire. Un numéro (...)

31 janvier 2014 - Ce mois de janvier se termine ...Avec 2 Bonnes Nouvelles.

Jean Zin , notre philosophe génial a fait paraitre un article très intéressant sur son site : (...)

5 octobre 2013 - Un atelier d’écriture à Plazac dans le 24

(function(d, s, id) var js, fjs = d.getElementsByTagName(s)[0] ; if (d.getElementById(id)) (...)

9 août 2013 - ODE au Z.E.L.

Suite à mon envoi d’hier, voici cet Ode au ZEL mise en vers (et contre tous) Diffusion libre à (...)