2 TEXTES transmis par J-Luc (origine textes-SEL) sept.2002

mardi 8 octobre 2002
par Collectif TRANSVERSEL
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2 textes qui démontent la pensée à un neurone et un grand interview de Arthur Miller, 86 ans, dont une nouvelle pièce est montée à Paris... JLuc

L’Express du 12/09/2002 Paul Auster « Devenir new-yorkais plus qu’américain propos recueillis par François Busnel

« Vous savez à quel point je suis opposé à l’administration Bush. Je pense qu’il s’agit d’un gouvernement illégitime, qu’ils ont volé les élections par une sorte de coup d’Etat légal en novembre 2000. Ils ont ruiné l’économie, sont en train de ruiner l’environnement et nous préparent l’une des pires catastrophes possibles : l’invasion de l’Irak. S’ils le font, cela pourrait être le début de la troisième guerre mondiale ! Je les déteste vraiment. Et je pense que le temps est venu, maintenant, de transposer la loyauté de l’Etat vers les individus, c’est-à-dire de devenir new-yorkais plus qu’américain. New York représente la diversité, la tolérance, l’égalité devant la loi, l’espoir de l’humanité. exactement l’inverse de ce qu’est devenu le pays. Ma devise, aujourd’hui est : "USA out of NY" ("Les Etats-Unis hors de New York"). Une part de moi-même aimerait bien voir New York rompre avec l’Etat américain et devenir une ville-cité indépendante, une sorte de ville internationale comme il en existe ailleurs. Chaque jour, j’aime New York un peu plus qu’avant. Parce que New York n’est pas seulement une ville, c’est une idée. Une certaine idée de l’homme, et je veux continuer de croire à cette idée.

L’Express du 12/09/2002 Russell Banks « Une véritable exploitation commerciale du 11 septembre propos recueillis par François Busnel

« Les Américains ont posé cette simple question : "Que s’est-il passé ? Pourquoi nous a-t-on fait cela ? " Et George W. Bush a pris son micro pour nous répondre. Et qu’a-t-il dit ? Que le Mal avait attaqué le Bien. Il a immédiatement parlé des choses en termes moraux, utilisant un vocabulaire religieux. C’était simple : "Vous êtes avec nous ou contre nous." Et ça a marché ! Car il suffit de donner un vocabulaire moral à un peuple en détresse pour qu’il se ressaisisse. La réalité est tout autre : tant que vous maintenez cette lecture bipolaire du monde, vous contrôlez et manipulez le peuple. C’est ce que fait Bush. Aujourd’hui, ma plus grande crainte est que le 11 septembre ne devienne un événement religieux. Nous créons sans cesse autour de cette catastrophe injustifiable de nouvelles cérémonies, de nouveaux rituels, une nouvelle morale. On érige l’amour de la nation au niveau de l’amour de Dieu. Si je suis en colère, c’est à cause de l’attitude du gouvernement qui se livre à une véritable exploitation commerciale du 11 septembre. C’est effrayant. Tout est prêt, aujourd’hui, pour que s’instaure un jour un gouvernement fasciste aux Etats-Unis.

L’Express du 12/09/2002 Arthur Miller « Prions pour que Bush n’envahisse pas l’Irak propos recueillis par François Busnel

Observateur lucide des évolutions de la société, Arthur Miller, le pape des lettres américaines, revient avec force dans l’actualité. Il crée la surprise avec une pièce profondément onirique : Le Désarroi de M. Peters, adapté par Isi Beller, sera joué au théâtre de l’Atelier, à Paris, à partir du 24 septembre. Au même moment paraissent deux chefs-d’ouvre : Fenêtre sur le siècle, passionnant recueil d’articles sur les Etats-Unis, et Focus, son premier roman, écrit en 1942 et introuvable jusqu’ici (éditions Buchet-Chastel, en librairie le 27 septembre). A 86 ans, il a gardé le même franc-parler

Quel est votre état d’esprit un an après le 11 septembre ?

D’abord, il faut réaffirmer que ces actes de terrorisme sont injustifiables. Il n’y a pas la moindre excuse morale. Ce ne sont pas des actions révolutionnaires et cela ne changera rien, sauf pour le pire : les Etats-Unis vont devenir de plus en plus étriqués, de plus en plus réactionnaires, de moins en moins libéraux, de moins en moins ouverts à l’Autre, quel qu’il soit. Juste après les attentats, New York, ville où personne ne parle jamais à personne, a été gagnée par une sorte de gentillesse inhabituelle. Je ne suis pas sûr que cela puisse durer très longtemps : la vie reprend son cours, les New-Yorkais - comme tous les Américains - ont, hélas ! une étonnante capacité d’absorption des plus grandes tragédies. Les mauvaises habitudes reprendront, le cynisme aussi. Et après s’être aimés les uns les autres, les New-Yorkais continueront de s’exploiter les uns les autres.

Comment expliquez-vous le sursaut patriotique qui a suivi le 11 septembre ?

Lorsqu’un pays est attaqué, il se ressoude. Ce fut le cas de la France pendant l’Occupation, de la Grande-Bretagne après les bombardements de 1942, de l’Allemagne après les bombardements de 1945. Les drapeaux affichés sur les façades ou accrochés aux voitures ne signifient pas la même chose qu’en France, où, si je me souviens bien, vous nourrissez une certaine suspicion pour les drapeaux. Ici, c’est magique : exhiber le drapeau est un moyen de se relier aux autres. Mais cela reflète aussi un certain état d’esprit militariste : c’est tout le pays qui est devenu nationaliste après le 11 septembre. Et puis, il y a aussi la crainte d’une nouvelle attaque, qui, je le crois, va se produire.

Le débat intellectuel qui a suivi le 11 septembre vous a-t-il semblé suffisamment riche ?

Non, malheureusement. Mais comment voulez-vous qu’il y ait débat avec des politiciens de ce niveau ? Sans compter qu’aux Etats-Unis il n’y a que deux partis. Et ils se ressemblent tellement qu’il ne peut plus y avoir de vrai débat : tous deux sont très conformistes et l’on peut difficilement faire la différence entre leurs programmes. D’ailleurs, leur attitude face au 11 septembre a été exactement la même ! Ne vous leurrez pas : ceux qui ont donné de l’argent au Parti républicain en ont donné aussi au Parti démocrate - sans doute moins, mais quand même, juste au cas où... Du côté démocrate, il n’y a plus de voix politique suffisamment forte pour se dresser contre Bush.

Beaucoup de voix s’élèvent quand même pour s’opposer à une intervention en Irak...

Les choses commencent à changer. Les démocrates se réveillent doucement. Et, en effet, même au sein de son propre parti, Bush doit compter avec des voix dissidentes. Cela dit, ceux qui s’opposent à Bush sur la question de l’Irak ne le font pas par humanisme, mais tout simplement parce qu’ils ont peur d’être battus aux prochaines élections. Le vrai débat, aux Etats-Unis, commence seulement maintenant. Il ne sera pas idéologique, il sera plutôt pragmatique et portera sur ce qui va vraiment changer dans le quotidien des gens : la hausse inquiétante du chômage, les scandales dans lesquels l’administration Bush se trouve empêtrée, la corruption rampante, tout ce qui commence à révolter l’opinion. Cela dit, il faut prier pour que Bush n’envahisse pas l’Irak, car, dès que l’US Air Force est impliquée quelque part, tous les droits élémentaires ont beau être bafoués, le pays se rassemble derrière son président et cesse de penser. C’est ce qui s’est passé après le 11 septembre : au nom de la lutte antiterroriste, quiconque osait le moindre commentaire négatif sur la politique de Bush était aussitôt accusé de faire le jeu de l’ennemi.

Il y a un an, vous avez déclaré à propos de George W. Bush qu’il était encore trop tôt pour juger de sa stature présidentielle. Que diriez-vous aujourd’hui ?

Vous voulez dire après le 11 septembre, l’affaire Enron, l’affaire WorldCom, la hausse du chômage. ? C’est une administration qui a passé son temps à se tromper. Grâce à elle, nous n’avons plus aucun allié dans le monde. Le sentiment antiaméricain s’est même renforcé un peu partout. Nous sommes complètement isolés et nous risquons de le payer très cher un jour ou l’autre. Cette administration a également ruiné le système de sécurité sociale, les réserves d’eau, l’environnement. Nous allons de calamités en calamités, vous dis-je. Tout ce que l’on sait, un an après, c’est que si l’on est un pollueur, alors on a une bonne chance d’entrer au gouvernement ! C’est une administration dont nous devrions tous avoir honte.

Peut-on craindre que ce qui s’est produit pendant le maccarthysme ne se manifeste à nouveau aujourd’hui ?

Si vous m’aviez posé la question il y a seulement trois mois, je vous aurais répondu : « Non, quand même pas. » Mais, en septembre 2002, c’est ce qui est en train d’arriver. Regardez cette loi qui propose de dénoncer les suspects : l’administration Bush fait arrêter les gens dans la rue sans le moindre motif, juste parce qu’ils ont une tête qui ne leur revient pas. C’est hallucinant.

Cela signifie-t-il que la démocratie est menacée aux Etats-Unis ?

Cela semble incroyable, hein ? Et pourtant. Jamais je n’aurais cru que je répondrais « oui » à une telle question. Oui, la démocratie est menacée par l’administration Bush. Heureusement, l’appareil démocratique qui permet de changer les lois existe toujours, c’est le vote, et nous pouvons donc changer les lois Bush. Encore faut-il que le peuple le veuille. J’ai confiance, mais sur le long terme. J’ai vu beaucoup de choses au cours de ma vie : j’avais 14 ans pendant la crise de 1929 et je m’en souviens comme si c’était hier : à l’époque, personne ne pensait qu’on pourrait s’en sortir.

Pourriez-vous écrire une pièce ou un roman sur le 11 septembre ?

Non, c’est encore trop vrai pour moi. Il me faut du temps. Je pense qu’il faudra que j’écrive quelque chose, mais pas maintenant. Impossible !

A 86 ans, vous êtes un écrivain incroyablement prolifique : des nouvelles, un roman en cours, deux pièces de théâtre... Pourquoi écrivez-vous tant à votre âge, après une vie littéraire si féconde ?

Parce que j’adore ça ! Ecrire est une façon de survivre. Et de s’amuser. Mes auteurs favoris ont écrit leurs plus belles pièces à 90 ans. Je ne suis pas sûr de pouvoir rivaliser avec Eschyle, Euripide ou Sophocle, mais il me reste quelques années devant moi... alors j’essaie !

Quelle est votre conception de la tragédie ?

Je me demande de plus en plus s’il est encore possible d’écrire des tragédies comme en écrivaient les Anciens, car la conception que nous nous faisons de Dieu aujourd’hui est totalement différente de celle que nous avions il y a cinquante ans et qui était calquée sur le modèle grec. Pour les Grecs, tout ce qu’un homme faisait était enregistré quelque part. Le christianisme a développé la même idée : Dieu me regarde, d’une manière ou d’une autre. A l’époque, les dieux ne dormaient pas ! Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de gens sur Terre qui croient encore que Dieu inscrit toute destinée sur son grand registre. C’est ce qui rend l’idée de la tragédie différente de ce qu’elle a pu être autrefois.

Selon vous, qu’est-ce qu’une bonne pièce ?

Toute action qui amuse les gens, les fait rire, pleurer, les choque ou leur fait oublier qu’ils sont au théâtre compose une bonne pièce.

Votre avant-dernière pièce, Le Désarroi de M. Peters, sera créée le 24 septembre au théâtre de l’Atelier, à Paris. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette pièce, qui ne ressemble en rien aux précédentes ? Je voulais créer une surprise théâtrale. Depuis longtemps, je veux travailler sur ce qui se passe dans l’esprit d’un homme, à l’intérieur d’un cerveau humain. Le cerveau est la machine la plus complexe de l’Univers, vous savez ! C’est fascinant. Que se passe-t-il pour que l’on puisse s’adresser aux vivants comme aux morts, à ceux que l’on a connus dans le passé et à ceux que l’on n’a jamais rencontrés. ? Cette pièce est née d’une expérience étrange. Je fais souvent du vélo dans les rues de New York et, un jour que je roulais, vers 7 heures du matin, j’ai vu une femme assise sur un trottoir au milieu d’une bande de drogués et de clochards. Savez-vous ce qu’elle faisait ? Elle se regardait dans un petit miroir, exactement comme si elle était Marie-Antoinette. Cette scène surréaliste ne m’a jamais quitté.

Cette pièce est beaucoup plus intellectuelle que les précédentes, plus philosophique, avec un grand sens de l’humour...

Mes pièces de théâtre sont toutes très sérieuses, du moins dans le propos, mais je traite toujours les thèmes que je choisis en introduisant quelques pointes d’humour aux moments les plus tragiques. Sinon, ce serait tout simplement insupportable. La vie est sérieuse, mais si vous la prenez au sérieux, vous ne vous en remettez pas. On ne se sauve de l’absurdité de la vie que par l’humour, sinon, on coule. M. Peters est un homme qui a traversé la Seconde Guerre mondiale, fait partie de l’US Air Force, vécu plusieurs conflits. Au moment où il se trouve confronté à la vieillesse, tout son passé lui revient à la figure. Si je n’y avais pas introduit un peu d’ironie, ç’aurait été dramatique. Ce type n’est ni un politicien ni un écrivain : quand il mourra, rien de ce qu’il a accompli dans sa vie ne lui survivra. C’est cela qui est ironique : quand on meurt, si on n’entre pas dans l’Histoire ou si personne n’écrit votre vie, il ne reste rien.

Vous avez pourtant toujours été très critique envers les pièces à thèse. Que s’est-il passé ?

Je me méfie toujours de ces pièces prétendument philosophiques, telles celles que les Français, Sartre par exemple, ont écrites après la guerre. J’aborde des thèmes graves, mais je ne prétends pas les traiter gravement, ni moraliser, ni donner quelque leçon que ce soit. Le Désarroi de M. Peters est en effet, d’une certaine manière, une pièce à thèse. Je préfère dire une rêverie, une pièce conçue comme un rêve. Mais je me demande parfois si la vie tout entière n’est pas comme un rêve. L’absurdité des rêves, chacun la connaît : vous êtes dans une montgolfière et l’instant d’après vous êtes dans le métro. Le rêve est peut-être ce qui est le plus proche de la réalité. La frontière entre le surréalisme des rêves et la réalité tend à disparaître. Voyez ce qui s’est passé le 11 septembre. Cela ressemblait à un rêve : nous avons tous cru à un cauchemar, durant les premières minutes, avant de prendre conscience que c’était bel et bien la réalité. Ces hélicoptères qui tournaient au-dessus des Twin Towers, qui hurlaient aux secouristes d’évacuer les tours alors qu’ils s’y précipitaient par dizaines pour tenter de sauver des vies. Etait-ce un rêve ou la réalité ? Les pilotes n’ont pu prévenir personne parce que les téléphones ne fonctionnaient pas. C’est absurde ! Du rêve ? Non, c’est réel, horriblement réel : la plus grande ville du monde, la ville la plus riche de l’Univers n’a pas de téléphone qui fonctionne suffisamment bien pour prévenir ces pauvres pompiers de ne pas se précipiter à l’intérieur d’un immeuble qui va s’écrouler. Il devient difficile de distinguer le rêve de la réalité, et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il y a de plus en plus de gens qui sont déprimés, épuisés, depuis le 11 septembre : parce que cette impossibilité de savoir ce qui est vrai ou faux est trop lourde à porter pour l’esprit humain.

Croyez-vous encore que la littérature puisse changer le monde ?

Contrairement à une idée répandue, oui. Ce ne sont pas des paroles en l’air, vous savez. Rappelez-vous que le Congrès américain a adopté une loi destinée à améliorer les conditions de vie dans les camps des travailleurs migrants de l’Ouest après Les Raisins de la colère, de John Steinbeck. Quelle plus belle preuve que la littérature n’est pas déconnectée du réel et peut influer sur le cours des choses ? Mais aujourd’hui, tout a changé. Je ne suis pas sûr que l’administration Bush saurait faire la même chose. Et puis je ne suis pas sûr que nous ayons un nouveau Steinbeck. S’il a de la chance, l’écrivain peut changer le monde s’il est capable de raconter une histoire en enflammant l’imagination de ses lecteurs par des actions symboliques. Mais quand vous écrivez, vous ne savez jamais si ce que vous faites pénétrera l’esprit des gens. On me dit que certaines de mes pièces ont pu modifier une vision des choses. Peut-être. Pourtant je vous assure que, lorsque j’écrivais Mort d’un commis voyageur ou Les Sorcières de Salem, je ne pensais pas un seul instant que cela pourrait faire évoluer l’opinion. La première des Sorcières de Salem provoqua un épouvantable tollé : les critiques m’ont massacré, la presse s’est déchaînée, on a même dû fermer le théâtre pendant plusieurs semaines. Ce fut un désastre absolu, jusqu’à ce qu’une nouvelle production me donne une deuxième chance. Mais qui peut être sûr qu’on lui accordera une dernière chance ?


Et oui cela est possible avec notre site :transversel...

à bientôt Daniel D.


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