SEL et MARGINALITE

Est-ce possible... ???
vendredi 12 septembre 2003
par Collectif TRANSVERSEL
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Le SEL, peut-il intégrer un marginal ?

Jean-Luc lit un texte paru dans Voisins Citoyens Méditerranée en juillet 2000. C’est une lettre d’une jeune fille qui raconte les déboires qu’elle a rencontrés dans sa vie et qu’elle a retrouvés dans un SEL. La jeune fille décrit ses différents échecs sociaux, explique qu’elle n’arrive pas à faire des échanges, ne parvenant pas à se donner les moyens. Elle se décrit comme un « fantôme paria de la société » et déplore le « devoir de justification envers la société » qui l’oblige à mériter des grains pour recevoir. Ainsi, elle se retrouve à compter ses « quelques grains de SEL de sueur et de honte » des différents petits boulots qu’on lui a proposé pour bénéficier d’un service. Finalement, le SEL la remet en bas de l’échelle et ne tient pas compte de sa recherche de dignité. La lettre n’est pas signée.

Cet article soulève quelques remous de la part de deux dames qui reconnaissent la provenance de la lettre. Elles fréquentent le même SEL que la jeune fille et témoignent de leur vision personnelle, vue depuis le comité d’animation qu’elles gèrent. Elles approuvent le fait que cette dernière connaît socialement des échecs. Cependant, d’après les deux dames, la jeune fille exagère et présenterait, de par son comportement, un important problème psychologique qui requiert une aide médicale. Or, le SEL n’a pas les capacités d’apporter cette aide.

Témoignages : Suite à cette affirmation, plusieurs personnes racontent leur expérience personnelle.

Emmanuel, par exemple, se retrouvait jusqu’à ses 25 ans dans une situation de marginalité. Il était bénéficiaire du RMI mais n’avait aucun diplôme. Il a pu s’en sortir par le soutien d’une psychothérapie, ce qui l’a amené à comprendre les règles de la vie en commun. Ensuite, pour pouvoir se « dépatouiller dans ces règles », il a appris à se respecter. A ce propos, Emmanuel reconnaît que ça lui fait mal d’entendre parler les gens à la place des autres. Il faudrait que ce soit davantage les personnes qui ont connu le problème de marginalité qui puissent en parler. Par ailleurs, il a su profiter d’un atout de sa famille, de laquelle plusieurs membres intellectuels ont pu lui transmettre des connaissances en informatique.

Ensuite, Bruno explique les difficultés qu’il a rencontrées pour trouver un premier emploi, ce qui l’a affecté dans son estime de soi. Le SEL a pu l’aider dans ce domaine. Tout d’un coup, il a réalisé que lui aussi pouvait offrir des services et cela lui a permis de se valoriser. Cependant, pour Bruno, le SEL ne garantit pas l’intégration. Quelquefois, il renforce même le sentiment d’exclusion. Il suffit que l’on ne détienne ni savoir-faire, ni revenu assuré, ni téléphone, ni la possibilité de venir aux réunions du SEL pour se considérer comme un marginal. A cela, si l’on ajoute un manque d’aptitude à communiquer, on peut rencontrer de réelles difficultés à participer activement aux échanges et ne pas être en mesure de profiter des possibilités d’intégration que le SEL offre.

Puis, Jean-Paul raconte les origines de la BELLE à Gap, fondée pour être un SEL socio-éducatif. Après avoir rencontré deux personnes en galère totale ne disposant d’aucun revenu minimum d’insertion par méconnaissance de cette aide -suite aux effets de l’alcool et de la drogue-, Jean-Paul a mené une réflexion sur l’exclusion. Il s’est rendu compte que le fossé s’élargissait entre les personnes intégrées dans le circuit économique traditionnel et les autres exclues du système. Les deux personnes marginales et Jean-Paul ont eu l’idée de fonder un SEL pour favoriser la symétrie de l’échange. Comme ils connaissaient peu la mouvance SEL, ils ont dénommé leur association : BELLE : Bourse d’Echanges Locaux Libres et Equitables. Ensuite, ils ont fait paraître un article dans le journal. Une quinzaine de personnes est venue à la première réunion d’information, dont deux personnes d’un SEL voisin qui ont partagé leurs expériences.

Aussitôt fondée, les services sociaux ont eu connaissance de l’association BELLE. Suite à la demande massive de personnes en difficultés, le conseil d’administration a du fixer une limite : la BELLE permettait l’adhésion à un maximum de 50 % de personnes en difficultés. Au-delà, l’association ne pouvait plus répondre aux besoins des bénéficiaires.

Pour aider quelques personnes exclues à s’intégrer, la BELLE a répondu au cas par cas. Par exemple, trois femmes célibataires avec enfants, disposant d’un RMI, débordées par la vie quotidienne, se sont retrouvées au SEL. A travers les échanges, elles ont gardé leurs enfants mutuellement, se sont aidées pour refaire leur appartement. Finalement, le SEL leur a permis un nouveau départ dans la vie.

Ensuite, les deux dames qui connaissent la jeune fille, auteur de la lettre, donnent un exemple de réinsertion dans leur SEL. Elles relatent la transformation d’un jeune homme alcoolique, sale, repoussant qui dérangeait par ses manières, débarquant dans le local du SEL en plein milieu de la réunion. Le SEL commençait à peine d’éclore. Malgré tout, les membres du comité ont toujours fait l’effort d’accueillir ce jeune homme et lui ont conseillé d’aller se coucher quand il se présentait fortement alcoolisé. Peu à peu, cette personne s’est adaptée toute seule. Par la suite, les membres du comité lui ont proposé des petits boulots quand ils le sentaient aptes à travailler. Finalement, le jeune homme est complètement sorti de l’alcool. Il a fait une cure de désintoxication. A partir de là, les membres du comité l’ont soutenu, remplissant ses moments creux de façon à ce qu’il ait toujours quelque chose à faire. Par sa ténacité, par le soutien du comité, le jeune homme a pu s’en sortir. D’ailleurs, il a même trouvé une femme, un logement, et a pu s’intégrer à part entière.

Débat : Se pose ensuite la question suivante : peut-on abstraire quelque chose de ces différents cas sur le fonctionnement des SEL ? Quelles sont les possibilités, les limites, les difficultés, pour accueillir dans un SEL les personnes en situation marginale ? Certains SEL reconnaissent leur incapacité à prendre en charge ce type de personnes. Ils n’ont ni la disponibilité, ni les moyens, pour sortir, par exemple, un individu pris au piège d’une dépendance. D’autres SEL, chapeautés par les services sociaux, ont peut-être davantage de possibilités. Par ailleurs, ce genre d’accompagnement, apparemment possible dans un milieu rural, ne l’est pas forcément dans un milieu urbain. Néanmoins, pour Evelyne, un SEL n’est pas le lieu d’investissement de ce type. Emmanuel ne pense pas qu’un SEL puisse intégrer un marginal. D’ailleurs, il reconnaît que le SEL auquel il a adhéré est trop petit et ne pourrait intégrer un marginal. D’autres SEL ont peut-être davantage de possibilités. Mais, pour Emmanuel, ce n’est pas forcément le but primaire au SEL d’intégrer un marginal. D’ailleurs, une personne mal dans sa peau a beaucoup de difficultés à s’intégrer. Et peut-être qu’elle n’a pas envie qu’on s’immisce dans sa vie. Finalement, il reconnaît qu’il faut d’abord faire un effort sur soi plutôt que d’attendre le soutien des membres du SEL. Parce qu’on ne peut pas indéfiniment se laisser porter. Il vaudrait mieux trouver une respiration en soi. Ce travail effectué, la démarche d’adhérer au SEL devient plus convaincante. Odette remarque que dans la démarche du SEL, il y a une remise en question du fonctionnement de la société. Pour elle, ce terme « réinsérer » constitue un des nombreux accrocs. Cependant, lorsque chacun affine sa perception en voulant fonctionner autrement, il se crée un mouvement, un processus, qui va renforcer les relations humaines : celui de rencontrer d’autres gens, de créer des débats sur tous les niveaux. Cette remise en question permet d’avancer. Car les gens réapprennent à vivre, à se repositionner, mais d’abord, il faut que cela passe « par la tête et par les tripes ». Il ne faudrait pas essayer d’en faire une démarche intellectuelle. Pour Odette, il se crée quelque chose de plus quand elle découvre les personnes dans un autre contexte. En tous les cas, aider une personne à prendre sa place doit rester dans le domaine des affinités. Parce que chacun reste malgré tout le centre de son monde.

Bruno relève qu’un SEL a été conçu pour développer des liens d’échange et d’amitié. En général, il y a une recherche de la symétrie dans l’échange. Ceci induit une responsabilité, un équilibre de chaque partie. Or, dans la réalité, certaines offres ne trouvent pas de demandes, et vice-versa, certaines demandes ne trouvent pas d’offres. Pour une personne marginale, la difficulté d’intégration à travers un SEL peut s’accroître. A ceci, René réplique que les adhérents ont tendance à oublier les fondements du SEL. En France, la République est fondée sur trois valeurs : liberté, égalité, fraternité. Or, peu de Français réalisent la signification de la fraternité. Cette valeur, peu inculquée dans le groupe, fait défaut à la société. Cette insatisfaction a remis en cause plusieurs personnes qui ont voulu entrer dans une structure plus humaine.

Racontant son expérience personnelle, René raconte qu’à l’âge de 31 ans, il est entré à l’UFM : Union Fédéraliste Mondiale et est devenu Citoyen du monde. Quand les SEL sont apparus, René a voulu apporter les fibres de fraternité qu’il avait développées à l’UFM. Malheureusement, d’après René, les générations futures ne bénéficient pas suffisamment de l’expérience passée, et par conséquent, avancent peu.

Odette rétorque que l’on a trop tendance à parler de solidarité, de fraternité. Pourtant, selon elle, on est obligatoirement solidaire qu’on le veuille ou non. La société elle-même fait entrer le contribuable dans une démarche démagogique, un système d’aide où il doit cotiser de manière à redistribuer. Pour Odette, aider une personne marginale à s’intégrer relève plus d’une histoire de temps qui se répercute aussi dans l’équilibre des échanges.

Conclusion Finalement, pour répondre à la question si le SEL peut recevoir dans son fonctionnement des personnes marginales, cela dépend de la volonté de chacun et des moyens que le SEL se donne. Il n’a pas l’objectif d’apporter un travail aux personnes exclues par le chômage ou par une autre situation dévalorisante. Il n’a pas la vocation d’intégrer une personne marginale à l’image du travail social. L’adhésion au SEL montre déjà une certaine marginalité soulignant le mécontentement de la société. Il révèle une volonté de changer la place de l’homme dans la société. Il faut cependant lui reconnaître ses limites car il ne peut répondre à tout. Selon ses facultés, le SEL doit rester un moyen de recréer des possibilités que la société ne permet pas. En effet, il doit assurer une certaine liberté à la personne marginale pour ne pas reproduire l’exemple de la société. Il doit fonctionner dans une logique à plusieurs valeurs, favorisant à chacun la diversité, la liberté, le projet personnel, l’envie ou non de s’intégrer. Et, en aucun cas, il ne doit stigmatiser la personne marginale. Enfin, le SEL peut être un passage de sa vie vers des amis que l’on se fait, là au moment où on a besoin de recréer du lien. Chaque personne se construit par ses liens à autrui, c’est-à-dire que petit à petit, elle se conforme au regard qui est porté sur elle. Alors, le regard du groupe sur la nouvelle personne traduit le désir de fraternité, de liberté, d’épanouissement de chacun. Ainsi, le groupe induit un système où chacun se reconstruit mutuellement grâce au regard que chacun porte sur l’autre, d’où l’importance de s’ouvrir, de sortir de ses repères.


Attention donc à ne pas faire du SEL un Système d’Enfermement Local

Suite à des contributions sur ce texte en 2003, je pense qu’il sera bon de reprendre le débat sur ce site ... le texte du docteur Auriol est très intéressant ...à lire ...plus bas...(le 2 octobre 2003 ) Daniel ...spipeur de service...


Commentaires

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jeudi 2 octobre 2003 à 10h14, par  Dr AURIOL. Bernard

Marginalité du malade mental
Rencontre, Cahiers du travailleur Social, revue du MCPS VIII, Automne 1979, N°31, pp. 51-59.

Dr Bernard AURIOL

Le texte social se tisse au niveau des échanges économiques : point n’est besoin d’a priori marxiste pour s’en convaincre. En filigrane se lit le mythe de la puissance, de l’omnipotence que donne, en première approximation, l’argent. Les marges sont, dès lors, remplies de tout être humain improductif, infortuné ou inconsommable. Au premier rang de tout cela se trouve l’incapacité.

LA MALADIE MENTALE COMME INCAPACITE.

C’est en raison de leur incapacité ou de leur mal‑capacité que la société adresse au psychiatre le plus gros des femmes, des hommes ou des enfants qu’il devra soigner.

La psychiatrie possède deux visages dont l’un considère ses patients tandis que l’autre reste fixé sur tous ces gens « capables » qui lui adressent tous ces

« incapables ».

Pour les fous, le psychiatre constitue la référence de normalité, pour les normaux il participe, peu ou prou, de l’anomalie de ceux qu’il prend en charge. Pour peu qu’il soit attentif à ce qu’il fait et à ce qu’il est, le psychiatre se vit comme carrefour du normal et du pathologique [1] , du silence qu’il doit faire parler et de la parole qu’il doit faire taire.

La société lui verse des honoraires pour qu’il enferme, le fou lui demande la délivrance.

Quand je dis « fou », j’entends l’ensemble des êtres humains confiés à la garde ou/et aux soins du psychiatre ; que l’initiative vienne d’eux‑mêmes ou de leur environnement ; que les soins aient lieu en institution (clinique, hôpital, I.M.P., C.A.T., C.M.P.P., etc.) ou dans le cadre d’une consultation privée (Cabinet libéral, Dispensaire de Secteur, B.A.P.U., etc.). Depuis Michel Foucault il est banal, mais trop souvent encore actuel, d’énumérer parmi les étiquettes fréquentes : encéphalopathes, schizophrènes, maniaco‑dépressifs, déments, clochards frileux, déséquilibrés, psychopathes, névrosés, délirants chroniques, cas borderline »... Sans compter les incernables « cas sociaux », « problèmes conjugaux » et maintenant certaines formes de délinquance, les problèmes sexo­logiques, les toxicomanies (y compris l’alcoolisme) et le Hard‑Core de la psycho­somatique [2] . Cette liste non exhaustive montre cependant la multiforme hétéro­généité de ce type de marginalité. Chacun des termes de cet ensemble pourrait être décomposé en sous‑ensembles parfois hétérogènes eux aussi ! Malgré tout nous restons toujours en présence de troubles mentaux, de folie, si on accepte de considérer que le secteur de santé mentale (pieuvre qui nous a un instant séduits) et son centre céphalique l’H.P. est le dénominateur commun de toutes ces fractions, le lieu naturel où vont se déverser tous les « déchets » du groupe social bien policé.

Le fou est abîmé au plus ancien et au plus profond de sa biologie s’il s’agit d’encéphalopathes dont l’organisme paraît moins bien se comporter que celui d’un grand singe (on sait maintenant converser avec cet animal par le truchement du langage des sourds muets) ; ou réduit à un état lamentable de démence à l’issue de l’âge mûr.

Il peut s’agir d’un trouble tellement biologique qu’un sel (lithium) puisse lui assurer une vie « normale » (la psychose maniaco‑dépressive) quoique la théorie psychanalytique soit en mesure d’indiquer les mauvais moments de sa maturation biologique (ce qui devrait permettre d’en inférer une possibilité de psychothérapie).

Le fou appelle la mort (le suicide, la maladie psychosomatique fatale, la non‑vie apparente du catatonique ou de l’autiste) et peut la donner (le suicide collectif, les accidents d’automobile, l’impulsion meurtrière, etc.). A tel point que faute d’oser la lui imposer (nazisme), on lui enlève facilement tout ce qui fait la vie (la liberté de mouvements, le choix du médecin, le choix d’être ou de ne pas être soigné, l’usage de ses biens matériels, de son corps, de sa sexualité surtout quant à la procréation, etc.).

LA SCIENCE PSYCHIATRIQUE.

La psychiatrie à qui on demande de soigner l’homme (et en fait tous les soignants y compris dans les disciplines les plus proches de l’organique ou de l’anatomique) fait comme si elle savait ce qu’est la santé, notoirement sous son aspect « mental ». Se doutant qu’il s’agit de quelque chose qui a plus à voir avec le groupe social qu’avec l’individu, elle n’est autorisée pourtant à s’adresser qu’à ce dernier, symptôme du groupe, pour le refaire et le conformer aux canons de la normalité. Cependant, aucune définition satisfaisante ne peut être donnée de ce concept..

La psychiatrie par ses origines et ses attaches médicales, la psychologie par ses prétentions à l’objectivité, tendent à réduire l’homme à un complexe de déterminismes ; elles parlent de lui et agissent à son égard comme le physicien à l’égard des particules et le chimiste à l’égard des molécules. Son mode explicatif et thérapeutique passe généralement par une réduction au passé, au chimique, au mécanique... Attentive à ce qui est entravé ou mal formé, elle ne sait dire ce qui serait libre et bien formé. (Je néglige ici tout le mouvement du « Potentiel Humain » dans la mesure où il est encore très marginal lui‑même).

Découpant son objet d’étude au gré des mots, l’unité du phénomène humain lui échappe et de longues discussions, issues de problèmes mal posés, opposent psychogénétistes et organicistes, psychiatres et anti‑psychiatres, chimiothérapeutes et analystes, thérapeutes par l’actuel (par exemple Gestalt) et par le passé, etc...

MARGINALITE BIFRONS.

Le fou est cet autre qu’on appelle abîmé parce qu’il abîme l’image qu’on aurait voulu se faire de l’homme. Il dit ce que tous veulent taire, montre ce que tous veulent cacher [3] , voit ce dont chacun se détourne, rit de ce qui les fait pleurer et pleure de ce qui les fait rire ; « fou » est la raillerie suprême, l’insulte impardonnable, le rejet sans recours. Ranger un homme dans la catégorie de la folie, c’est dire qu’il n’en est plus un. Dès lors, le psychiatre (ou quiconque) est mal venu de montrer la fragilité et l’inconsistance de la frontière, d’ouvrir les portes de l’asile, de déclarer que la folie est universelle. Il commet là un crime de lèse‑humanité. Il se comporte comme ce monstre de naïveté qui avait pris le blanc pour un nègre. En ignorant l’abîme qu’il faut mettre entre l’homme et la « race imaginaire » il est étrange, dangereux et lui parler devient compromettant. Son statut d ’« homme normal », sa réputation de pénétrer les cœurs, son ignorance de la frontière en font un être « sacré », à la fois terrible et fascinant. Quelle idée se fait‑il donc de l’homme, quelle image nous en donnera‑t‑il ?

Mais s’il répond ? Ce sera la confrontation de l’image qu’il a de lui‑même (dernière référence) et de l’image qu’il a de son fou. Ce sera peut‑être son compromis entre normalité et folie.

LA NATURE HUMAINE.

Je rencontre des hommes : certains rejettent de leur connivence d’autres qu’ils appellent « malades », fous ; et ne le sont‑ils pas en effet ? Ceux qui ont moins de cellules nerveuses que les autres ? Ceux qui les font fonctionner autre­ment ? Ceux auxquels on a mesuré les protéines ? Ceux auxquels on a mesuré les relations ? Ceux auxquels on a mesuré l’Amour ? Ceux qu’on a comprimés ? Ceux qu’on a distendus ? Ceux qu’on a méprisés ?

Les psychiatres ont longtemps confondu, confondent peut‑être parfois et sont sans doute contraints de confondre, certains enfants à l’affectivité troublée et coupés du langage avec les débiles intellectuels (qui sont en dessous des perfor­mances intellectuelles standard par lésion cérébrale, déficit congénital en cellules nerveuses, erreurs de l’équipement enzymatique, etc.). L’expression « homme » a‑t‑elle la même signification pour ces deux catégories d’organisme ? A‑t‑elle le même sens que lorsqu’on parle du philosophe, du psychiatre ou de l’assistante sociale ?

A voir les choses du point de vue de Sirius, l’encéphalopathe qui ne sait ni marcher, ni se procurer la nourriture nécessaire à sa survie paraît avoir moins de « valeur biologique » que l’invertébré qui se déplace et se nourrit.

D’un autre point de vue ‑ peut‑être tout aussi discutable ‑ cet être engendré par un couple humain, à partir de chromosomes humains, dont la morphologie est humaine : il a valeur d’homme.

Si on n’admet pas ce dernier point de vue, le débile très profond n’étant pas homme risquera fort d’être laissé sans soins ou utilisé comme matériel d’expé­rience ; seul le « réflexe moral », quelque « Impératif Catégorique » nous permet d’éviter l’implacable logique du biologisme hitlérien.

Nous ne pouvons vraiment tracer une frontière précise entre le degré zéro de l’intelligence ou de la vie et le point oméga ! Il y a continuité à travers peut‑être quelques paliers rassemblant de plus grandes fréquences de fait : le minéral, le végétal, l’animal et l’humain.

Ceci est vrai aussi bien de l’intelligence que des « malformations affectives », des troubles de l’adaptation, des déviances du comportement !

Le développement actuel de la génétique nous permettrait d’envisager la création des degrés mal représentés dans le continuum de zéro à oméga dont je viens de parler : à condition d’investir suffisamment en argent, temps et centres de recherche, il est tout à fait plausible qu’on puisse synthétiser des molécules d’A.D.N., les assembler en chromosomes et synthétiser en fin de compte une hyper‑molécule en tous points semblable à un œuf de poule, de singe ou d’homme. En jouant convenablement avec ces structures chimiques on pourrait certainement édifier une échelle d’êtres vivants allant du plus simple au plus complexe, de l’amibe à l’homme par degrés insensibles... Pour chacune de ces structures ‑ à chacun de ces degrés ‑ on pourrait faire varier le matériel génétique et les conditions de développement de telle sorte que sur chaque degré on posséderait un éventail où se retrouveraient toutes les modalités d’existence, d’adaptabilité, d’épanouissement possibles. Il serait impossible de tracer une frontière nette et précise entre le « normal » et l’« anormal », le sain et le pathologique sur une quelconque des marches de cet escalier ! Tout ceci pour dire que la nature humaine ne peut se distinguer de la nature pas plus que la folie de la sagesse : on passe des êtres inanimés à l’homme insuffisant et de ce dernier au « surhomme » (appelé saint, génie, héros, etc.).

Le psychiatre devant son fou, comme devant lui‑même, se pose alors la question de ce surhomme, de cet homme accompli, puisqu’il n’est pas d’étage privilégié et médian où ramener tout le monde. Il semble de son métier qu’il aille du moins vers le plus pour autant qu’il le connaisse !

LE PROJET THERAPEUTIQUE : RESTAURER L’UNITE OU DEMARGINALISER ?

A travers les fous, l’homme m’apparaît, comme il m’apparaît à travers moi-même : compliqué.

Il m’apparaît aussi unique et un.

Guérir l’autre pourrait se concevoir comme de le reconduire à la commune mesure, au bon sens de Roger Gicquel et d’Yves Mourousi... Il s’agirait de diagnos­tiquer sa différence et de la réduire par quelque Largadol.

Il peut être inévitable de calmer la fièvre à son acmé, je le crois. Mais guérir serait autre : restaurer l’unité ou permettre qu’elle se restaure. Chacun de nous est UN. Un, puisque toujours le même nom désigne tel. Puisque je dis JE. Puisque je dis MOI. Puisque de ma naissance à ma mort tout ce que je reçois et tout ce que j’émets me modifie sans me détruire, puisque l’évolution de ma structure au sein de l’espace temps dessine une courbe, une seule peut‑être. Puisque je peux comprendre la folie du fou‑maintenant‑ici par sa rencontre avec toute la série des agents auxquels il s’est frotté hier‑ailleurs.

Quand je dis d’un schizophrène qu’il est dissocié, je dis que c’est lui qui l’est, non pas qu’il n’est pas un, mais qu’il l’est moins que je ne le jugerais convenable.

Je ne le vois pas ‑ ou je voudrais ne plus le voir ‑ comme un cerveau mal fonctionnant à traiter « biologiquement », juxtaposé à un psychisme perturbé que ma compréhension pourrait aider. Il n’est pas un objet psycho‑somatique ; j’ai devant moi un organisme qui parle. Je suis un organisme parlant. Parler est trop peu dire s’il s’agit de mots, parler ce sont mes muscles, ce sont mes viscères. La folie c’est la division, l’incommunication déjà en mon propre sein qui me mène jusqu’à ces confins où il n’est plus de JE. L’éclatement réel de cette unité organismique n’est autre que la mort. Quand ça n’est pas d’accord en moi je suis déjà en voie de mort et c’est folie.

Tout ce qui me compose et compose chacun ‑ le fou par exemple ‑ devra donc être unifié contre ce qui en permanence, dans mon environnement, suscite ma division. Ce projet doit‑il être servi par des techniques ? Existe‑t‑il des techniques de ce genre qui seraient de véritables traitements ?

Il en existe : la psychanalyse, les différentes formes de psychothérapie, le yoga, les techniques de méditation orientale, l’oraison chrétienne probablement, peut‑être certains aspects de la démarche réflexive (la philosophie).

RETOUR A LA LIGNE : ENCORE LA MARGE.

C’est nécessairement d’un MOUVEMENT d’union dont il s’agit, puisque aussi bien, le temps passe et que la statufication serait une forme de mort et de désunion (le catatonique). Cette union en moi ne peut se concevoir que parce que j’ai été conçu, mis au monde : parce que mon père et ma mère se sont unis et m’ont attendu, parce que ma mère m’a donné du lait et m’a bercé, parce que mon père m’a fait sauter sur ses genoux, parce qu’ils se sont unis à moi en me donnant la parole, parce qu’ils m’ont donné d’être moi en acceptant que je ne sois pas à eux ; parce que j’ai rencontré d’autres femmes et d’autres hommes qui m’ont permis de dire Nous. L’union en moi qui me permet de dire Je s’est constituée de plusieurs Tu. Si être homme veut dire cela : un organisme structuré de manière complexe, une unité qui existe d’autant plus pour elle‑même que d’autres unités existent ou ont existé pour elle, d’autant plus qu’elle est en unité articulée avec ces autres unités, alors la folie serait de ne point vouloir les autres.

Celui qu’on appelle FOU est en fait celui dont les autres ne veulent ou n’ont point voulu. Il est la convergence de la non‑acceptation des autres. Le fou que rejette tel groupe n’est en réalité que la pierre de scandale dénonçant la folie de ce groupe. Groupe petit ou grand, c’est selon. Je parle donc aussi de société.

En effet, elle n’est pas sage cette société qui fixe un certain nombre d’exigences auxquelles chacun doit répondre s’il veut être accepté, exigences auxquelles chacun doit répondre même s’il en est incapable. Et s’il ne peut le faire (mais il ne le peut) ou faire croire qu’il le fait, il sera mis en psychiatrie. Certains ont ajouté « ou en prison ». En fait, le prisonnier n’est pas exclu de la société au même titre que le fou ; le prisonnier est puni, on le reconnaît homme responsable, susceptible de châtiment, il reste partie intégrante de la famille humaine, un terme est fixé à son internement. Le fou ‑ et il s’en plaint ‑ ne connaît pas le temps de sa relaxation : il est exclu de manière indéfinie. A sa sortie il restera dans l’enfermement de ses « antécédents ». Pèsera sur lui l’énorme étiquette, plus inavouable que celle de criminel : il a été parmi les fous et nul employeur ne le verra venir ‑ avec plaisir. Au contraire avec crainte et tremblement, avec étonnement ‑ car les morts ont tort de revenir et sont inattendus ‑, avec un doute permanent comme une épée de Damoclès : et si une « crise » le prenait soudain ? Et s’il devenait ce forcené à la Une du quotidien ?

QUITTONS LA MARGE POUR LE TEXTE.

La société exclut certains de ses membres qui ne font pas, ne parlent pas - ne sont pas ? ‑ comme les autres, comme « tout le monde » : l’idiot du village, celui qui a des visions, celui qui ne veut plus de cette vie et découvre quelque paradis chimique.

Mais quelle société ?

Société ! terme vague, mot chargé de tous les maux par une folle jeunesse lorsqu’elle fit sa « crise » en Mai 68 ! Quelques ’ chroniques’ ne sont pas encore guéris !

Peut‑être la Société de Productivité ? A la bien étudier, elle ne fonctionne pas trop mal : dans un avenir assez proche n’atteindra‑t‑elle pas des sommets encore insoupçonnés ? De « restructuration » en « licenciements collectifs » j’imagine très bien que l’automatisation des usines, leur rationalisation, leur « computérisation » aboutisse à éliminer de leurs murs toute présence humaine. Après tout, surveillants et dépanneurs pourraient fort bien céder la place à des ordinateurs et à des robots. Ainsi seraient éliminées toutes les tensions sociales si dommageables à la rationalité de la production.

Les circuits de distribution, au prix d’un effort à peine plus grand, pourraient aussi être automatisés.

Dès lors seuls les consommateurs, en raison de leur folie, pourraient encore glisser quelque grain de sable dans la logique productive. Si l’on voulait y remédier, il suffirait de mettre en place des usines de consommation, destinées à recevoir, utiliser et détruire les produits manufacturés. L’existence d’êtres vivants irrationnels ne poserait que le problème de leur concentration en des lieux déserts ou de leur destruction systématique avec ré‑utilisation des déchets.

CONCLUSION

Actuellement, le groupe social s’élargit en raison des moyens de communication. Dans un proche avenir le problème de la folie sera celui de l’individu face à la demande que lui fait le groupe composé de plusieurs milliards d’individus. Le problème se déplace de l’humanité de l’un à l’Humanité tout court. Il ne s’agit plus de savoir si tel est intègre dans sa nature d’homme, mais s’il est intégré à l’Humanité. Ce qui est très différent et peut‑être très effrayant : l’Humanité apparaît comme un organisme nouveau et d’une complexité sans analogie avec la nature humaine. Le fou devient question, non seulement quant à la nature humaine mais plus encore quant à la nature de l’humanité. La folie déviance qui disqualifie l’individu, se répand comme une moisissure et pose la question de la viabilité de cet organisme‑humanité.

On a montré (Collomb) comment le village africain faisait tout pour écouter son fou et l’intégrer au groupe qui devait bénéficier de ce message venu d’ailleurs.

Si nous n’écoutons pas notre fou et ses remarques dans la marge, la folie ne s’écrira‑t‑elle pas en lettres majuscules ?

jeudi 24 octobre 2002 à 22h09

Je rappelle que ce texte est un compte-rendu de l’atelier ayant eu lieu à Arbusigny en savoie en aout 2002.
Et que je ne fais que le retransmettre sur le site de Transversel.
amicalement à toutes et à tous.
Daniel D. (travailleur de Websel )

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